CONFONDRE L’ART ET LE MARCHÉ DE L’ART SPÉCULATIF : UNE HÉRÉSIE

(1ère partie)

La commission Culture du Sénat a proposé au CAAP de contribuer à la table ronde "Attractivité et compétitivité juridiques du marché de l’art français" qui s’est tenu le 7 mars 2018. En effet, en matière d’art parmi les représentants des professionnels, il importe tout particulièrement que ceux qui s’occupent de l’art n’occultent jamais ceux qui le font. Le compte-rendu de la table ronde et la contribution écrite du CAAP sont en ligne sur le site du Sénat.

Nota bene :

  • Par "art contemporain", nous entendons les œuvres produites par les artistes vivants.
  • Par "scène artistique française", nous entendons l’ensemble des artistes qui vivent et travaillent en France, quels que soient leur pays d’origine, leur sexe, leur médium de prédilection. Les artistes-auteurs concernés sont ceux des arts visuels (arts plastiques, graphiques, photographiques...).

Synthèse : la production artistique des artistes-auteurs est à la base d’une activité économique à forte valeur ajoutée, qu’il s’agisse du commerce des œuvres, de la médiation qu’elle génère ou encore de la constitution des collections privées et publiques qui enrichissent l’attractivité culturelle et touristique de nos territoires.
Mais la France, qui se voudrait exportatrice, ne soutient pas ses propres producteurs et leur diversité, ni le principe fondamental de la reconnaissance entre pairs, ni la variété des réseaux de diffusion économique, ni le développement d’événements fédérateurs susceptibles de donner une visibilité élargie du champ d’activité. En l’absence de positionnement construit à partir d’une observation de la réalité exhaustive du secteur des arts visuels, trop souvent elle préfère se laisser porter par le "mainstream" sur lequel s’exercent des pressions politiques et économiques, étrangères à la dynamique de l’histoire de l’art d’aujourd’hui ainsi qu’à la valorisation de la création artistique en France via le soutien à ses propres pépinières.

• SANS ARTISTE, PAS D’ŒUVRE !

Mais l’œuvre survit à l’artiste. Et peut alors rapporter "gros" voire "très gros" mais à d’autres, comme en témoignent les médias qui se focalisent volontiers sur les records de ventes aux enchères, donnant une vision tronquée du "marché de l’art".

L’artiste a le grand tort d’être contemporain de son œuvre. La construction d’une œuvre se fait le plus souvent au prix d’une vie de labeur dans la précarité voire la pauvreté. Au moment où il pourrait enfin mettre du beurre dans ses épinards, l’artiste mange les pissenlits par la racine, c’est ballot ! Aujourd’hui en France, le revenu médian des artistes est deux fois plus faible que celui des salariés et la grande majorité des artistes continue d’avoir des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Qui s’en soucie ?

À cet égard, nous remercions David Assouline d’avoir rappelé ce fait lors de la table ronde, ainsi que l’impérieuse nécessité — sans cesse repoussée au lendemain par les gouvernements qui se succèdent — de "porter l’exigence d’un statut social digne et d’une meilleure reconnaissance des artistes".

• ARRÊTER DE SE FOCALISER SUR LE MARCHÉ DE L’ART SPÉCULATIF

Nous ne pensons pas qu’il soit judicieux de se focaliser sur le marché de l’art spéculatif. Pour nous, vitaliser le marché de l’art, c’est favoriser à la fois l’offre (des artistes) et la demande (des collectionneurs).

Comme l’a noté à juste titre Marion Papillon du Comité Professionnel des Galeries d’Art, les problématiques diffèrent très sensiblement selon que l’on s’intéresse aux œuvres d’artistes vivants ou morts.

L’art d’aujourd’hui est le patrimoine de demain. Les artistes vivants sont à la fois le vivier de l’art d’aujourd’hui et la partie immergée de l’iceberg marché de l’art. Tandis que le marché spéculatif est sa partie émergée.

Le marché de l’art financiarisé et mondialisé relève essentiellement d’un marché de "valeurs refuge". Il a depuis toujours les faveurs de certains investisseurs, nul n’ignore également que son opacité traditionnelle attire les fraudeurs et les criminels (le but principal des blanchisseurs d’argent étant de recycler des fonds d’origine illicite le plus rapidement possible, ils sont ravis de payer le prix fort).

Il y a environ 2000 milliardaires dans le monde. C’est à peu près la taille du marché des enchères record dans l’art, ces prix en disent plus long sur le cercle restreint de ces acheteurs et sur l’instrumentalisation financière de l’art que sur l’art lui-même et sa propre dynamique.

En termes de placement financier, un bon artiste reste un artiste mort. Sur le marché spéculatif, les vivants restent l’exception qui confirme la règle. Ils constituent le "produit d’appel" le plus risqué, d’importantes plus-values à court terme sont certes possibles mais également des moins-values. Le moins risqué en revanche consiste à miser sur des valeurs plus sûres, à laisser passer le temps de gestation spéculative et à acheter des œuvres d’artistes morts depuis plusieurs dizaines d’années et dont la production permet a priori une spéculation. Sur des œuvres plus anciennes, le risque de moins-value est encore plus réduit mais l’évolution des prix est souvent plus lente.

Bon an, mal an, le marché spéculatif de l’art reste florissant, à peine perturbé de temps à autre par le nombre considérable de faux qui circulent et quelques autres scandales...

Artprice qui recueille les données relatives aux ventes aux enchères et aux Maisons de vente prétend "offrir l’analyse la plus parfaite du Marché de l’Art dans sa totalité" (sic). Commercialement, elle est elle-même partie prenante d’un segment de ce marché mondialisé et financiarisé de l’art (place de marché en ligne à prix fixe). Artprice est une société commerciale française qui fait partie des quelques acteurs de cet étroit marché. En tant que telle, elle ne manque pas de jouer sa carte de lobbyiste auprès du Sénat. Elle crie au loup : "la part de la France, qui dominait ce marché à plus de 60% jusque dans les années 70, est dangereusement tombée à moins de 4% en 2016" et en appelle à "une refonte du cadre de régulation" jugé "obsolète et contesté". Et on peut lire sur son site : "Fin novembre, devant toute la profession réunie, Sylvain Maillard, Député de Paris dans la circonscription de l’Hôtel Drouot et ancien porte-parole de campagne d’Emmanuel Macron l’a clairement affirmé : « toutes vos questions ont été entendues par les pouvoirs publics (…) et les pistes de réflexion sur les réponses à y apporter sont en cours d’élaboration et d’instruction. » Nul doute que la matinée d’auditions au Sénat le 7 mars prochain consacrée à « l’attractivité et la compétitivité juridiques du marché de l’art français », sous la double égide de la Commission des Lois et de la Commission de la Culture du Sénat, s’inscrit dans cette dynamique réformatrice, devant conduire à l’adoption d’un cadre rénové dès 2018."

Lors de la table ronde du 7 mars 2018, M. François Connault, sous-directeur des professions judiciaires et juridiques au ministère de la justice, a toutefois rappelé à juste titre que "les ventes aux enchères, ne sont elles-mêmes qu’une des modalités de circulation des œuvres". De plus, contrairement à ArtPrice et à d’autres intervenants de la table ronde, il estime que "le législateur a donné aux professionnels tous les outils juridiques pour défendre leur position sur un marché de l’art de plus en plus mondialisé et concurrentiel".

Mais nous nous étonnons que cet agent de l’État assimile la diversité des acteurs en France à la "déstructuration de l’offre par éclatement entre de très nombreux opérateurs", qu’il appelle de ses vœux "une concentration des opérateurs" de ventes aux enchères (et pire encore des galeries) et qu’au final il préconise de singer les stratégies monopolistiques - contestée et contestables - d’autres opérateurs internationaux sous couvert de pallier le "recul de la position de la France" [1].

À cet égard, nous partageons pleinement un souci d’intérêt général évoqué en introduction par Mme Catherine Morin-Desailly : la nécessité de préserver une diversité artistique, ce qui implique de veiller à préserver et encourager non seulement la diversité de ses amateurs mais aussi de ses acteurs professionnels : les artistes et leurs diffuseurs.

Qui peut sérieusement soutenir que l’étroit marché de l’art mondial spéculatif, qui reste le plus opaque et le plus dérégulé de tous les marchés, serait capable de se réguler tout seul et de s’ouvrir à la diversité alors que son objectif relève d’une forme de capitalisation boursière ?

• UNE DÉFINITION FISCALE OBSOLÈTE DE "L’ŒUVRE D’ART"

Nous partageons avec Mme Marion Papillon, galeriste, et M. Gérard Sousi, président de l’institut Art et Droit, le souhait d’une actualisation - en concertation avec les représentants des artistes - de l’article 98-A de l’annexe 3 du code général des impôts qui circonscrit les créations artistiques bénéficiant du taux de TVA à 5,5 %. Le CAAP alerte depuis longtemps le ministère de la culture sur le caractère archaïque de cet article. Le décalage flagrant entre ce texte et nos pratiques artistiques introduit de facto une insécurité juridique préjudiciable.

Par ailleurs, infliger aux artistes une TVA à l’importation de leurs propres œuvres (suite à une résidence à l’étranger par exemple) est une ineptie et un frein absurde à notre mobilité internationale, comme l’ont également fait remarquer Mme Marion Papillon et M. Gilles Andréani.

• LA POSITION PERDUE DE LA FRANCE À L’INTERNATIONAL

On assiste depuis très longtemps à une lente mais constante perte d’influence de la France sur la scène artistique internationale, qu’aucune mesure n’a anticipée, ni enrayée.

Pendant la majeure partie du XIXe siècle et jusque dans les années 1970, la position de Paris comme capitale mondiale de l’art est restée incontestée. La France jouait alors un rôle moteur dans la dynamique de l’histoire de l’art. Les principaux mouvements et courants d’art y naissaient (fauvisme, cubisme, surréalisme, abstraction géométrique, dadaïsme, nouveaux réalistes, etc.).

En art comme en science, la reconnaissance entre pairs est fondamentale, les regroupements d’artistes et les relations qui se nouent entre artistes fertilisent la dynamique de la création elle-même. Les artistes qui travaillaient en France à cette époque (Paul Cézanne, Henri Matisse, Fernand Léger, Paul Gauguin, Niki de Saint Phalle, Yves Klein, mais aussi Pablo Picasso, Vincent Van Gogh, Sonia Delaunay, Amedeo Modigliani, Constantin Brancusi, etc.) font encore les beaux jours des ventes aux enchères d’aujourd’hui. La France était alors une terre d’accueil recherchée des artistes pour des raisons d’ébullition et d’émulation artistiques, mais aussi pour son environnement culturel et ses conditions d’exercice plus favorables qu’ailleurs.

Mais dès la fin de la seconde guerre mondiale, le nouveau statut de première puissance économique mondiale, le contexte idéologique de la guerre froide, l’afflux d’artistes du monde entier (dont des français, Marcel Duchamp, Louise Bourgeois...), l’usage volontariste de la culture comme arme politique et économique, une idéologie résolument nationaliste, l’ouverture du MOMA..., amène – selon l’expression de Serge Guilbaut – « New York à voler l’idée d’art Moderne » à la France et à l’Europe. À cette période charnière, "des conditions économiques, politiques, idéologiques ont permis aux artistes et aux intellectuels américains de concevoir autrement leur rôle, d’inventer des formes d’art, de diffusion de l’art et de discours sur l’art qui firent triompher "l’école de New York". »

Ainsi la perte d’influence de la France sur la scène artistique internationale n’a rien de nouveau. C’est au contraire un vieux constat auquel rien n’est venu remédier depuis des décennies. La France s’est endormie sur ses lauriers passés, persuadée de leur éternité. Elle est progressivement devenue un pays de moins en moins attractif pour les artistes. L’éclat de son rayonnement artistique s’est constamment affaibli. Son image à l’international n’a cessé de se dégrader.

Les incidences de cette dégradation nationale sont concordants : peu d’artistes travaillant en France bénéficient d’une visibilité internationale, peu de leurs œuvres sont acquises ou exposées dans les grandes institutions culturelles du monde, peu de leurs œuvres sont achetées par les méga-collectionneurs mondiaux, peu de leurs œuvres sont défendues par les marchands les plus influents au monde, peu de leurs œuvres sont prisées sur le marché international spéculatif, etc.

Pourtant nul doute qu’il n’existe pas une différence de nature, de qualité intrinsèque des œuvres ou des artistes, qui ferait qu’aujourd’hui la France soit inexorablement exclue de la dynamique de l’histoire de l’art contemporain (ni par ricochet que la place centrale du marché de l’art mondialisé doive nécessairement être occupée par les États-Unis, la Chine ou le Royaume-Uni).

Reste qu’en dépit de ses atouts et de sa propre créativité artistique, sa réputation au niveau mondial est bel et bien à refaire : la France n’est plus mainstream, la France n’a plus la cote, la France a incontestablement perdu en matière d’art sa place de pays attractif, moteur et prescripteur.

NB : Par nature, le marché hyper-financiarisé des ventes aux enchères est suiviste et sujet aux prophéties auto-réalisatrices. Que la part de la France sur ce marché soit passée selon Artprice de 60% dans les années 70 à 4 % en 2016 est un épiphénomène qui n’a rien de surprenant, c’est un symptôme parmi d’autres. Si l’on veut véritablement tenter de remédier à la perte d’influence de la France dans la dynamique de l’histoire de l’art d’aujourd’hui, il importe de ne pas confondre le cœur du problème avec ses effets subsidiaires dérivés.

• QUELQUES SPÉCIFICITÉS DU MARCHÉ DE L’ART

• L’œuvre d’art n’est pas une marchandise.
Au sens propre, une marchandise est un bien reproductible, fabriqué en série. Or l’œuvre originale est unique. Cette particularité fondamentale est essentielle pour la compréhension du "marché de l’art" dans lequel la rareté joue un rôle moteur (il en est de même pour les objets d’antiquité et de collection).

• L’art n’a pas de prix (en matière de valorisation de l’art, il n’existe pas à proprement parler de fair value ou de « juste prix ») mais il s’achète et se vend. Plus qu’ailleurs, son prix s’établit en fonction de l’offre et de la demande. Plus qu’ailleurs, l’idée d’une "concurrence pure et parfaite" y est dénuée de sens...

• Un marché atypique "d’objets inutiles" (la fonction première de l’art n’est pas utilitaire contrairement à une marchandise) exclusivement alimenté par une multitude de "petits producteurs" : les artistes. Le marché de l’art est donc un marché sans marchandise, sans juste prix, sans concurrence, sans industrie...

• Un objet non identifié : la question de la définition de l’objet de l’analyse est première et pourtant pratiquement jamais posée quand on parle de "marché de l’art".
Croire à l’existence d’un marché de l’art homogène et globalisé est non seulement une vue de l’esprit qui occulte une réalité complexe mais aussi un postulat idéologique qui vise à masquer activement les jeux de pouvoir et d’argent sous-tendus. Il n’existe pas un "marché de l’art" - unifié, global, indifférencié - mais plusieurs, segmentés, dont les enjeux et les règles n’ont pas de commune mesure.

• Qui vend des œuvres d’art ? Divers acteurs. En tout premier lieu les artistes (fait évident mais occulté), des particuliers (héritiers d’artistes, collectionneurs...), des intermédiaires transparents (opérateurs qui agissent au nom et pour le compte d’autrui : agents, courtiers...), des intermédiaires opaques (opérateurs qui agissent en leur nom pour le compte d’autrui sans dévoiler leur mandant : opérateurs de ventes aux enchères, commerces d’art...) et ces derniers temps même des musées (fort heureusement hors de France).

Confondre "le marché de l’art" avec celui des ventes aux enchères ou même en galerie est une approche réductrice et biaisée. On ne peut assimiler les vendeurs du marché aux seules maisons de ventes aux enchères, ni aux commerçants, qui restent pour les artistes des intermédiaires exceptionnels. Cette focale étroite fausse toute analyse exhaustive "du marché de l’art" contemporain, tant national qu’international. L’arbre masque la forêt, par méconnaissance, notamment de l’économie de l’artiste lui-même.

• Pourquoi acheter des œuvres d’art ? Les motivations d’achat d’une œuvre d’art sont elles-mêmes très variées. De l’investissement spéculatif à l’amour de l’art en passant par l’optimisation fiscale, la constitution d’un patrimoine public national, le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme... les problématiques diffèrent sensiblement.

• Que devient l’œuvre une fois achetée ? Selon les cas, une œuvre peut finalement être exposée chez un particulier ou dans un espace d’exposition, soit public (musées publics...), soit privé (Fondations, Collections, musées privés...), mais aussi stockée dans un coffre en banque, dans les réserves de commerçants d’art ou, encore plus discrètement, stockée dans un Port Franc servant de cachette pour des pièces de grandes valeurs, non déclarées, d’origine inconnue, et appartenant à des bénéficiaires eux aussi inconnus.

Dans un contexte de mondialisation, sur un tel marché, il est clair que toutes les conditions sont réunies pour une financiarisation, donc une instrumentalisation de l’art, avec pour corollaire une occultation croissante à la fois des fonctions premières de l’art dans une société, des conditions de sa vitalité, de son dynamisme et de son développement.